2012 | 2013

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OPUSCULE 2012 | 2013 – LES TEXTES D’AUTEURS

 

 

LONGUE RÉSIDENCE D’ÉTÉ

12_06 > 29_09 > 2012

FRANÇOIS RAYMOND

PAR JOHN BOYLE-SINGFIELD

  

D.I.Y._Que signifie l’espace alternatif aujourd’hui ? Depuis le Département des Aigles de Marcel Broodthaers en passant par la critique institutionnelle des années soixante, il a toujours été d’actualité pour l’artiste de remettre en question les contextes de fabrication et de dispersion de l’art en société. En 1974, Michael Asher, pour son exposition à la Claire Copley Gallery, enleva le mur séparant des bureaux administratifs de la galerie et la zone d’exposition, isolant avec justesse et élégance le système de communication et d’organisation comme seule et unique valeur productrice de l’artiste.

C’est avec autant de précision que François Raymond a construit son projet/ musée DIY (do it yourself) durant l’été 2012. En choisissant d’ériger un espace d’exposition à quelques mètres à l’extérieur de la galerie, il nous fait réaliser que l’artiste n’est plus exactement le produit d’interrelations et de contextes générés par l’établissement. Il est en effet plus intéressant aujourd’hui de considérer l’artiste comme un lubrifiant, un touriste ou un constructeur de périphéries à l’intérieur des hyperrelations sociales de la société de communication et d’Internet. Ce déplacement, vaguement initié par l’art relationnel au milieu des années 90, a pris son essor avec l’arrivée des nouvelles technologies et la crise de l’économie néolibérale. Il est la cause, comme l’énonce le philosophe Sarat Maharaj, de « travaux, d’événements, de spasmes, de troubles qui ne ressemblent pas à de l’art et ne comptent pas comme de l’art mais qui sont d’une manière ou d’une autre électriques, des noeuds d’énergie, des attracteurs, des transmetteurs, conducteurs d’une nouvelle pensée, d’une nouvelle subjectivité et d’une action que l’œuvre d’art visuelle traditionnelle n’a pas la capacité d’articuler ».

En ce sens, le projet de François Raymond est une réflexion concrète sur cette étrange périphérie à laquelle de nombreux artistes émergents sont confrontés aujourd’hui. Avec l’art hyperrelationnel en tête, que peut-on dire de la toile peinte de l’artiste sinon qu’elle est seulement une imitation d’elle-même ? Si nous voyons plutôt que chaque peinture de l’histoire de l’art n’est, justement, qu’une simulation de son état fondamental en société, alors le projet de François Raymond prend tout son sens. C’est justement dans la théâtralité de l’objet, accentué par la crise de la marchandise et l’avènement des communications massives, que l’artiste baigne aujourd’hui. En construisant un palace gigantesque dans le seul but d’y exposer une petite arachide, l’artiste souligne avec justesse l’axiome de l’art actuel pris dans le spleen d’un art relationnel tardif : no ghost, just a shell.

Finalement, la nouvelle société du spectacle et du divertissement, couplée avec le marché de l’art québécois plutôt inaccessible aux jeunes artistes, transforme le monde culturel (pour le meilleur ou le pire). Elle l’amène vers une forme où ses agents producteurs, forcés à tenir en proue la vitesse excessive des réseaux, deviennent ready-made, touristes, entraineurs personnels et, dans certains cas plus extrêmes, constructeurs de musées. Dans la veine de l’art institutionnel et des grandes installations critiques réalisées au cours des années 70 et 80, l’action de François Raymond est un exemple percutant de la culture DIY et des nouvelles pratiques sociales en art contemporain.

PROGRAMMATION RÉGULIÈRE

16_04 > 07_06 > 2013

HUGO NADEAU

PAR STÉFANIE TREMBLAY

 

FAMILY FIRST_1. Quel âge as-tu ? 30 questions, 30 ans. (Mais c’est vrai vrai.)   2. As-tu un surnom ? Nadi, King (pour « Nad » King Cole) et 2 (oui, 2 fait effectivement partie de mes surnoms).   3. As-tu un complexe? Je me targue, oui, de posséder un complexe. Je gère et possède l’Édifice H. Nadeau pour la poésie (EH), un complexe mobile à étages spéculatifs, maison hôte de nombreux gouvernements autonomes amérindiens et de l’Armée Anti-Automobile (AAA, un peu comme le American Automobile Association (CAA), mais CONTRE les chars), entre autres.   4. Quel est ton groupe sanguin? Plus ou moins A.   5. Ton signe zodiaque ? Cancer.   6. As-tu pleuré au moins une fois pendant ta résidence   J’ai failli pleurer comme un bébé quand j’ai laissé l’imprimante au Lieu imprimer une quinzaine de magazines FFirst tout croche pendant que j’étais parti souper.   7. Des fibres, en consommes-tu suffisamment ? Non, mais on dirait que ça suffit. Je me suis d’ailleurs ramassé sans trop savoir comment avec une boite d’All-Bran à l’auberge à Chicoutimi et l’ai gardée toute la résidence sans m’en servir. (Bref, une épopée des plus brillants exploits.)   8. As-tu encore des dettes d’études ? Drôlement, oui. Elles ont commencé à se payer toutes seules dans mon compte, mais le compte est resté en santé.   9. Quels sont tes plaisirs coupables ? Doctor Who, Cosmic Encounter, les jeux d’ordinateur, les CHIPS !   10. Quel est l’objet qui symbolise ton enfance ? La bouteille consignée!   11. Quel est l’aliment le plus esthétique selon toi ? La goberge, wow.   12. Es-tu plus sucré ou salé ? SALÉ.   13. Quel a été ton premier job ? Camelot pour Le Soleil.   14. Le trait de caractère que tu as hérité de ton père ? Ténacité.   15. La valeur familiale la plus importante à tes yeux ? Entente.   16. Quel serait le nom de ta télé-réalité, s’il y en avait une ? En attendant, l’humanité.   17. Le plus beau trouble alimentaire selon toi ? L’obsession du souper épique.   18. Tu pars seul sur une ile déserte, tu apportes quoi ? Mon ordi, un petit toit en tôle et une éolienne. (Face B : un tronçon d’autoroute et mes patins à roues alignées.)   19. Ta collaboration artistique rêvée serait avec qui ? Roy Andersson.   20. Lorsque ça ne va pas, à qui te confies-tu ? Ma fiancée, reine octogonale.   21. Veux-tu des enfants ? Pas certain, mais sinon, où étaler toute cette génétique qui traine? (Et comment combattre l’ignorance galopante ?)   22. Si tu pouvais inventer une nouvelle sorte de Chip Lays, ce serait laquelle ? Ça ne serait pas des Lays. L’autre jour, j’imaginais des chips au spaghetti ou à la lasagne gratinée, mmm ! Surement préférable aux chips au ketchup, au hotdog du stade ou au hamburger canadien quand on y réfléchit. D’ailleurs, puisqu’il y a des Walkers au cocktail de crevettes (Prawn Cocktail), pourquoi nous n’avons pas de Lays au cocktail de crevettes au Québec ?   23. Quel serait ton TOC ? Me gratter le nez, me gratter le bras, me gratter.   24. Le jeu-questionnaire auquel tu rêverais de participer ? Le Banquier (j’ai essayé et ils ne m’ont jamais recontacté, ni répondu à mes questions, les – E S T I -).   25. Qu’est-ce qui te rend absolument de bonne humeur ? CONGÉ.   26. Quelle est ta plus grande fierté ? Ma vocation d’artiste. YES, prends ça, monsieur, madame.   27. Quel serait le meilleur slogan pour te vendre ? Ça ne se passera pas comme ça. (Mais j’ai plutôt travaillé sur les slogans « Citoyen modèle » et « Meilleure personne ». Résultats à l’étude.)   28. Peux-tu nous raconter une anecdote gênante à ton sujet ? Vendredi dernier, j’ai participé à une soirée de poésie. J’étais très heureux d’y revoir un pote-poète qui passait au micro et que je n’avais pas entendu depuis longtemps. Je l’ai applaudi chaleureusement à son arrivée, pour dire pas fort à la fin de son poème : « il me semble que c’était meilleur dans ma tête ». C’est là qu’il m’a répondu au micro.   29. Quelle émission de télé regardes-tu quand personne ne te regarde ? Les émissions sur les fonds d’océan de la BBC ou les podcasts HD de fonds marins!   30. Un mot pour qualifier le projet Family First ? Argent. (Il y en a d’autres, j’espère, mais ça c’est le mot de l’artiste, disons.)

*Collage de questions dénichées entre autres sur Internet, dans les journaux, les magazines Cool, 7 Jours, Clin d’œil, Star Inc., Family First, etc.

ÉVÉNEMENT BAS-SAGUENAY

07_06 > 15_08 > 2013

STÉPHAN BERNIER, BRUNO MARCEAU

MARIE BRUNET, ERUOMA AWASHISH

OLIVIER LAVOIE, HUGO NADEAU

PAR MAX-ANTOINE GUÉRIN

Sortir l’art actuel des agglomérations urbaines, voici l’audacieuse mission que Le Lobe s’était donnée avec son Projet Bas-Saguenay. C’est en masse que les curieux de tous les horizons se sont déplacés, une centaine de personnes étaient en effet présentes à la Petite École, centre névralgique de la culture au Bas- Saguenay. Le public a eu droit à trois propositions de nature performative et au même nombre en arts visuels.

Eruoma Awashish, artiste multidisciplinaire atikamekw, a tout d’abord envouté le public avec une performance silencieuse mais lourde de sens et d’humanité, se réattribuant la pleine puissance d’un contact simple, apposant successivement sur la paume un cercle rouge et prenant le temps de plonger dans les regards de chacun. La présentation d’Hugo Nadeau procédait quant à elle d’une réappropriation de certains codes et symboliques autochtones, comme une roue de médecine immense déposée à même le sol. Symbole dansant pieds nus dans la peinture, laissant des traces au gré de trajectoires indescriptibles, le jeu de sa performance a même su captiver les très jeunes. Un masque quasi mécanique de sa confection a mis fin à la présentation. Performance limite, la présentation d’Olivier Lavoie a finalement causé tout un émoi dans la foule, surtout parmi les non-initiés. Claustré dans un grand sac plastique tendu et maintenu par un ventilateur, celui-ci a en effet progressivement obscurci la membrane le séparant du public avec une canette de peinture, se mettant lui même dans une situation proche de l’asphyxie et brisant d’une certaine façon les règles de l’interface entre l’artiste et le spectateur.

Au volet des arts visuels, le public a pu apprécier trois présentations éclectiques. L’installation de Stephan Bernier, difficilement amovible de Sainte-Rose-du-Nord vu sa taille, a été présentée sous forme d’une série photographique. L’artiste roserain a fabriqué un trébuchet avec d’immenses pièces de bois. Tant dans sa portée symbolique (une arme de communication massive servant de tremplin pour les talents de son village) que dans sa dimension architecturale, l’installation est impressionnante. L’artiste anjeannoise Marie Brunet a voulu croiser deux médiums. Après plusieurs tentatives et avec l’expertise du Cercle des fermières de la municipalité, l’artiste a finalement réussi à tisser des photos. Le résultat était impressionnant, inscrivant l’utopie de la photographie dans une matérialité et dans une texture particulières. Les photo-tissages ont attiré l’attention des locaux, plus habitués de supports classiques. Bruno Marceau a, pour sa part, réalisé une expérience qui, bien qu’exprimée via un médium traditionnel, la peinture, portait un questionnement bien au-delà. L’artiste a donc simplement choisi de présenter le travail d’un homologue, court-circuitant d’une certaine façon toute l’économie des oeuvres et de leur circulation ainsi que la notion de propriété intellectuelle dans l’art actuel. Les reproductions des oeuvres de l’artiste multidisciplinaire Julien Boily représentaient des natures mortes bien particulières telles qu’une scène de charogne de bord de route ou les artefacts de la célèbre console Nintendo.

L’entreprise fut à tous les égards couronnée de succès. Pour la première fois dans les annales de la très bucolique municipalité, L’Anse-Saint-Jean fut l’hôte d’une activité de performance. Un plein autobus de gens de Saguenay a été déplacé en son sein. Les horizons se sont mélangés. L’art s’est incarné. Il a pris chair. Dans nos interactions.

ARTISTE SÉNIOR

30_10 > 15_12 > 2012

 

MARC GAGNON

PAR GUY SIOUI DURAND

 

« Je me suis toujours offert la liberté d’explorer des voies et des médiums multiples

dont l’ironie, le hasard, l’accident et le détachement constituent la colonne vertébrale.i»

RAPPEL À L’ORDRE_Fort de son expérience d’une quarantaine d’interventions artistiques çà et là, in situ ou dans des lieux non conventionnés par le champ de l’art depuis 1990, l’artiste saguenéen Marc Gagnon revient au bercail avec tout un « bazar » de matériaux et de sculptures extirpés de son atelier/remise montréalais. C’est cette matière mnémonique ainsi qu’un art « dehors » qu’il remanie « dedans », à l’occasion de l’exposition Rappel à l’ordre. Cette exposition est le résultat de sa résidence de création sur invitation en tant que créateur senior au Lobe à Saguenay . Il y a, toutes générations confondues, une foule record lors du vernissage le soir du 23 novembre, lequel coïncidait avec le lancement du quatrième numéro de la revue Zone Occupée.

Artiste-entrepreneur_La galerie d’art La Corniche sur la rue Racine a pignon sur la « main » de Chicoutimi. Depuis 30 ans, cette galerie d’art du Saguenay est une référence du marché de l’art. De grands noms de l’histoire de l’art et du marché québécois s’y trouvent autour de sa vedette Marc-Aurèle Fortinii. Se qualifiant d’« artiste-entrepreneur », c’est toutefois à un tout autre type de cornicheiii et d’art que Marc Gagnon allait se destiner. Il développe une extériorité artistique tantôt sur les parterres de maisons d’une rue, tantôt dans un centre commercial, une taverne, le long d’une autoroute, dans un bar, sur la rue, dans une caisse populaire, un aréna ou un ancien bain public, sans compter ses quelques incursions dans des centres d’artistesiv et du côté des complicités vidéov. C’est dans ces lieux « ouverts » qu’il réalise quelques coups d’éclats médiatiques. Sa première exposition, intitulée Sur le terrain de la séduction, dehors sur les parterres des maisons de la rue Tangaras du quartier des oiseaux à Chicoutimi en 1989-1990 a sans aucun doute donné le tonvi. Suivent Le grand chasseur – Zone 18 à la Taverne L’Inspecteur Épingle de Montréal (1991), Chirurgie plastique 1ère opération, le fameux « orme vert » à Sainte-Marie-de-Monnoir sur l’autoroute des Cantons de l’Est (1994-1995) puis  ARABESQUE – Une idée en mouvement à l’aréna Maurice-Richard de Montréal (2004).

Rappel à l’ordre_Il y a longtemps donc, bien longtemps, plus de douze ans, que Marc Gagnon, originaire de la région et diplômé en art de l’UQAC (1986), n’a pas exposé dans un « cube blanc ». Comme l’indique le titre de son exposition, Rappel à l’ordre a revitalisé son bric-à-brac de sculpteur.  Il y a effectivement eu entrechocs dans la salle du Lobe avec cinq sculptures sur socle, soit une Vierge à la tête à l’envers, La cécité implosée, Cerfvitude, un « transformer » de ruelles, un Don Quichotte souillon. Elles sont entourées de quatre grands diptyques faits de trompettes de carnaval à l’alignement sériel et, au sol, d’un gros ours en peluche attaché à un hélicoptère jouet capable de le soulever dans les airs.

Vierge à la tête à l’envers_Marc Gagnon reconstitue ici un socle baroque. À mi-chemin entre le lampadaire et le pied d’une lampe de porcelaine, ce support soutient presqu’à hauteur du regard. Ainsi, le regardeur peut, sans effort, se délester de la forme globale forcément kitsch pour scruter ces centaines d’objets hétéroclites formant un bouquet. Une nuée dont ressort cette statue d’une vierge, à l’auréole rouge, à la robe bleue et blanche et aux bras ouverts. On comprend vite la mise au rebut ou au recyclage des sous- produits iconiques de ce monde immatériel qu’est l’église, un monde aussi source de babioles dans la dominance de la société de consommation de masse pour les petites gens. La cécité implosée_Le « cube blanc » (symbole de toutes les salles professionnelles d’exposition de peintures, de photographies, de projections vidéo et d’autres artefacts 2D ou encore de l’occupation in situ en installation) est ici ramené au rôle de socle, comme à l’époque de la sculpture monumentale et du statuesque. Le cube soutient ce qui prend l’allure, en ce début d’hiver, d’un sapin du temps des fêtes. Sauf que. Sauf que son référentiel se fait énergie centripète d’un amas de dizaines de montures de lunettes à travers lesquelles d’autres objets hétéroclites sont plantés. Bizarre. D’autant plus bizarre que cette « cécité qui ne regarde plus que soi » semble tenir à ces morceaux ressemblant à une colonne vertébrale ou à la configuration de l’ADN – autre recyclage d’une sculpture ancienne brisée (Le saut d’Adam, 2004) – coiffée de cornes d’un bestiaire imprécis. J’ai repensé à cette fascinante installation de Guy Blackburn des années 1990, La cécité regarde le monde, présentée à Espace Virtuel. Cerfvitude_À l’instar du gigantesque travail sculptural et installatif d’un Pierre-Marc Mathieu-Lajoie avec les statuaires, frises, fresques et autres reliquats des églises abandonnées et débâties, Marc – lui aussi un prénom d’évangéliste – use d’une grande statue récupérée dans un lieu de culte appelé à la désuétude. En équilibre sur la tête, la grande vierge à l’auréole rouge, les bras ouverts et la robe tachée de différents liquides et matières allant de la cire au goudron « accouche » d’une tête de cerf empaillé. De ce « mariage », d’autres diront bâtardise, entre cette « mère vierge » (la croyance chrétienne) enfantant paradoxalement d’une bête (l’imaginaire mythologique), c’est surtout l’ombre projetée de la sculpture sur le mur qui confère à cette pièce verticale sa puissante étrangeté. Elle constitue sans doute l’œuvre clé de l’exposition, avec son néologisme mixant et « servitude » et « cerf ».

Le « transformer » de ruelles_Imaginez une main inversée dont l’index inversé touche le sol (de ces mains de mannequins ouvriers qui annoncent des travaux sur une artère ou un lave-auto dans une ruelle…) avec, en équilibre le cube blanc ressemblant à un jardin (comme ceux de la luxuriante et antique Babylone). Cela donne à penser à une ville dont les gratte- ciels se font minuscules, écrasés qu’ils sont par ce robot « transformer » affublé de détritus colorés, à la tête surmontée d’une fleur en plastique et au poing levé ! Tout ne tient pas, sauf lorsque l’on remarque la tige qui relie cette sculpture désarticulée dans l’espace au mur. Vraiment, c’est le dehors qui est sculpté puis montré dedans. Le Don Quichotte souillon_ Dans un coin, un autre socle est souillé de peinture verte. Le spot de lumière incorporé éclaire la fabrication d’un non moins étrange personnage jouet aux allures d’un Don Quichotte, sa longue trompette lui servant de chapeau, et sortant d’une souche mi-bonzaï artificiel, mi-bric-à-brac qu’est la « signature » de l’artiste. Ici, la trompette de couleur argent nous oriente vers les grands panneaux aux murs. Que penser premièrement du retour de gros socles pour soutenir les œuvres ? Que retenir de ces patentages faits de boutures d’objets amassés, extirpés, tronqués, peints et surajoutés (au sens de valeur ajoutée) ?

Où en est la sculpture ?_Où en est la sculpture avec ce dépôt sculptural au Lobe, début 2013, est-on en droit de se demander ? Le Rappel à l’ordre orchestré par Marc Gagnon n’est-il que de l’ordre du ménage ou s’agit-il d’un questionnement adressé aux pratiques en cours ? Veut-il ranimer dedans cette perspective des années 1970-1980 dite de la « sculpture en expansion »vii qu’il a d’ailleurs largement pratiquée dehors ? Près d’une décennie après être passé au Lieu (où il avait créé un controversé et chaotique amas de chaises peintes en vert avec Adaptation aux milieux marécageux) un tel bric-à-brac peut-il avoir un effet boomerang interrogatif ?

Trois pistes sont possibles :

–        d’abord sa « choséification fragmentée » du sculptural retournant à l’esprit du Nouveau Réalisme, alors que les avancées de ce qu’est la sculpture vont autant de la sculpture sociale que de sa dématérialisation cinématographique et virtuelle;

–        ensuite avec le retour des socles monumentaux, un contre-pied à la dominante de la fragmentation spatiale comme installation, fief des centres d’artistes depuis près de quarante ans;

–        enfin, a contrario, à propos de l’art d’intégration hors les murs (le 1%), Marc Gagnon a toujours pratiqué de manière ironique mais avec une portée communautaire et sociale ses interventions iconoclastes (surtout en ces temps de carrés rouges, verts et bleus, planétairement et politiquement engagés).

Rappel à l’ordre, donc !

i Propos de l’artiste, extrait du communiqué de presse du Lobe, novembre 2012.

ii Même qu’en 2005, la Galerie avait offert sa vitrine à l’artiste hors normes Jean-Jules Soucy lors de l’événement de rue éphémère Excès de Vitrines, jumelant des artistes actuels aux commerces de la rue principale.

iii Se définissant comme artiste-entrepreneur, Marc Gagnon a développé un heureux commerce de restauration des corniches de maisons ancestrales.

iv Marc Gagnon a évidemment aussi exposé dans des collectifs et en solo ou lors de résidences  de création dans des centres d’artistes et des Maisons de la Culture au Saguenay-Lac-Saint-Jean, à Québec, en Outaouais, en Montérégie et à Montréal entre 1987 et 2004.

v Une idée en mouvement avec Alain Dumais (2003-2004) et Panne de sens avec Carl Dreyer (Ordet de Carl Theodor Dreyer) (2007).

vi Ginette Bouchard, 1991, Marc Gagnon sur le terrain de la séduction dans Espace Sculpture, vol. 7, printemps 1991, p. 14-15.

vii Rosalind Krauss, Sculpture in the Expanded Field,  in October, vol. 8, printemps 1979, p. 30-44.

ESPACE PLATE-FORME

20_08 > 15_12 > 2012

 

MÉLISSA SANTERRE &

STÉFANIE TREMBLAY

PAR PIERRE DEMERS

 

TWILIGHT BLUE_Décrivons le plus précisément possible ce que l’on retrouve sur la plateforme imaginée, aménagée par le duo Mélissa Santerre et Stéphanie Tremblay. Oublions le titre, Twilight blue, pour le moment. Il évoque un tas de scénarios.

Des carrés noirs et blancs, plutôt des carreaux colorés sur le plancher, sur les demi-murs. Comme un jeu de dominos, d’échecs peut-être ? Là, en plein milieu de ces carrés noirs et blancs (qui auraient sans doute pu être rouges), une rose fanée après avoir fini d’attendre en vain quelque chose ou quelqu’un.

Au-dessus d’elle – la rose impatiente – est suspendu un candélabre en verre d’une certaine noblesse. Le reste de la pièce, ou si vous préférez de la plateforme, est vide. Elle fait penser à un plancher de danse dans les années 50 ou à un salon bourgeois abandonné par ses hôtes ou ses couples.

Il y a sans doute eu malentendu dans ce lieu vidé de ses personnages. Il suggère une rencontre ratée, une discussion à sens unique. Un danseur a écrasé le pied de sa partenaire. La rose, le candélabre ont attendu en vain le retour des absents.

Mélissa Santerre et Stéphanie Tremblay ont installé là le décor minimaliste d’une pièce de théâtre qu’on n’a pas encore écrite. Les comédiens attendent l’appel du metteur en scène. Les décorateurs ont oublié les meubles dans un camion qui attend le long du trottoir en face de la plateforme. La nuit descend à son tour.

C’est la fin de la journée. Le soleil a décroché. La nuit fait signe au candélabre de s’allumer. On est en plein Twilight blue, la brunante bleue. Entre deux passages de la lune qui prend son temps.

ESPACE PLATE-FORME

10_01 > 15_04 > 2013

 

MARISOL JOSÉE BEAUCHESNE

PAR PIERRE DEMERS

ENGRENAGE_« Système de roues dentées, de pignons qui s’engrènent » nous souffle à l’oreille le dictionnaire au mot engrenage. Ça pourrait être ça, l’installation de Marisol Josée Beauchesne. Avec, à l’évidence, une propension à faire sortir le son de ce lieu converti un instant en une séquence tout droit empruntée au film de Terry Gilliam, Brazil. Vous vous souvenez de l’appartement réduit du fonctionnaire atrabilaire Sam Lowrey débordant de tuyauteries ? On n’est pas loin de « l’Engrenage » ici. Des circuits partout, des filages qui ne mènent nulle part si ce n’est à un prochain court-circuit. Et les maux d’estomac de l’appartement con- centrationnaire perdus dans une mer de buildings anonymes.

Marisol Josée Beauchesne veut nous faire entendre tout ça. À travers un moulin à eau en bois qui tourne de travers, une guitare abandonnée qui se demande quoi jouer pour attirer l’attention et des tuyaux flexibles qui nous incitent à prêter l’oreille. On dirait une grosse caisse de résonnance au service des passants qui entrent et qui sortent par l’entrée principale où se dissimule la plateforme de toutes les protéiformes.

Comme sculpture sonore avouée, on peut peut-être comparer l’installation à une membrane de tympan plus grande que nature fabriquée avec de la pellicule de polyéthylène, le matériau préféré de l’artiste. La transparence floue comme fil conducteur. Une grosse oreille à l’écoute du dehors et du dedans des lieux. À travers les tuyaux d’écoute, on entend une voix qui coule, des bruits indéterminés, comme ceux qu’on croit saisir quand l’eau a envahi nos oreilles dans la piscine du voisin, du terrain de jeux, du Patro.

 

ESPACE PLATE-FORME

01_05 > 15_08 > 2013

 

ALEXIS BÉLANGER

PAR PIERRE DEMERS

RÉSOLUTION 1:1_Six cubes de verre ou de plastique transparents évidemment suspendus dans les airs occupent la plateforme du Lobe. Six plantes virtuelles qui ont poussé au bout du clavier d’Alexis Bélanger. Dans les « vases–cubes », des relents de cèdre, de sapin, de foin, de gazon, de plantes grimpantes et de détritus municipaux recueillis dans les environs. Le tout légendé Résolution 1 :1 pour pousser encore plus l’énigme des pixels cubiques d’éléments naturels, qu’on peut également traduire par le vocable « voxel », c’est à dire pixel en 3D. Le vocabulaire multimédia a tout de même ses notations.

Où va l’installation d’Alexis Bélanger sur cette lancée ? Avançons donc une proposition. Dans son souci avoué de « réfléchir » (à ciel ouvert) sur la perception du monde virtuel tangible, l’artiste se donne un temps de repos pour faire respirer les touches de son clavier. C’est le repos du virtuel et de son univers limité par l’écran qui anime ici l’artiste. Comme Alice traverse le miroir, Alexis plonge au- delà de l’écran pour enfin pouvoir toucher, concrétiser ces cubes qui veulent voir le jour.

Résolution 1 :1 traduit peut-être le désir de tout internaute, de tout adepte de jeux vidéo de retourner dans le réel pour vérifier s’il existe encore. C’est une forme d’angoisse que la plongée incessante dans l’univers virtuel provoque à la longue. Pour s’en libérer, il faut diminuer la posologie. C’est ce que fait ici Alexis Bélanger, dans un moment de lucidité plus ou moins virtuelle. La prochaine étape sera peut-être de cultiver son jardin en grandeur réelle.

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